Le nom

Le nom "La Thuile" pourrait signifier "lieu devant la falaise", et viendrait de ario-lica, latinisé en Ariolicum au IIIème siècle, puis Tuelia et Tullia au XIII ème siècle.

On peut considérer que ce toponyme est bien adapté à La situation géographique du lieu, à proximité de la grande paroi et de plusieurs autres falaises que l'on surplombe lorsque l'on monte par l'ancien chemin.


Les origines


Il est très probable que l'alpage de La Thuile (La Thiollaz) fit partie de l'importante donation faite par le seigneur de Beaumont, Jean de Menthon aux chartreux de Pomier en 1190. Ce fût également le cas des alpages voisins du Petit Pommier, du Vuarger et des Convers, le nom de ce dernier  alpage est  celui des frères convers ( moines plus ou moins illettrés qui n'ont pas prononcé de vœux, chargés des tâches matérielles dans la chartreuse). Le patronyme Conversy, existant dans la région a également la même origine.

 

Il est difficile de savoir à quelle époque fût installé à La Thuile le premier bâtiment, mais il ne fait aucun doute que les chartreux de Pomier, dont le rayonnement était considérable dans la région dès la fin du XII ème siècle, se soient attachés à la mise en valeur de ce patrimoine. En 1730, la mappe sarde ne fait état que d'un seul bâtiment

La Thuile était très probablement exploité par les frères Convers, en tout cas pendant les années 1788 à 1790.

 

1792

L'envahissement de la Savoie par les révolutionnaires français en septembre 1792, puis son rapide quasi rattachement à la France font que ce sont les lois révolutionnaires qui s'appliquent bientôt en Savoie.

Malgré la réticence d'une majorité de la population qui protège les religieux et n'adhère pas trop aux idées du nouveau pouvoir, les biens des chartreux sont confisqués et les chartreux dispersés en 1793. Certains n'iront pas très loin comme le chartreux Pierre-Marie Borgel sacristain de  la chartreuse : originaire du Châble, il s'y réfugie chez son frère.(Cf. Sur le versant du Salève, la Chartreuse de Pomier, Abel Jacquet,Académie Salésienne,1980)

L'inventaire de La Thuile, fait par les révolutionnaires, précise que les bâtiments comportent : une cuisine, une chambre pour le berger, 3 pièces pour le fromage et 4 écuries.

Le contenu des bâtiments est plutôt en mauvais état, on y trouve "un mauvais seau...un mauvais coffre sans fermeture...un mauvais lit de berger...un demi moule de mauvais bois" (ADHS 1Q249)

Claude Bastian (1764-1833), notaire, maire de Frangy, très acquis aux idées révolutionnaires se porte acquéreur de nombreux biens nationaux dont l'alpage de La Thuile, qu'il acquiert aux enchères du 18 mars 1795 pour 616 100 livres. Le lot acheté, d'une surface d'environ 175 ha comporte également l'alpage voisin du Petit Pomier.

Homme le plus riche de la Savoie du nord, Bastian fait  construire la tour des Pitons, dite "tour Bastian", pour, dit-on, pouvoir contempler ses propriétés, nombreuses dans la région (il aurait eu 32 propriétés dans les cantons de Viry, Seyssel et Frangy) !


 

L'alpiniste genevois Chapuis sur le fil en mai 1903
L'alpiniste genevois Chapuis sur le fil en mai 1903

L'époque contemporaine

Ce sont deux frères, Eugène et Félix Bastian, petits fils de Claude Bastian qui vendirent les 113 hectares de La Thuile le 14 avril 1884 (Albert Notaire). Les acquéreurs en sont Jean-Antoine Brand (1829-1898), originaire de Vovray-en-Bornes et Virginie Démolis (1841-) son épouse originaire de Villy-le-Bouveret. Ceux-ci font également l'acquisition en 1885 auprès de Félix Bastian des trois alpages voisins de Chenex, Praz Fauraz et Coudreaz (une centaine d'hectares qui viennnent s'ajouter au 113 ha de la Thuile).

Ce ne sont pas des inconnus dans la région, arrivés de Vovray et de Villy-le-Bouveret vers 1863, ils ont été fermiers de la Grange des Bois à Mikerne (Présilly), puis acquièrent une grande ferme du Petit-Châble au lieudit Chez Cambin (Présilly), et font bientôt l'acquisition de la propriété de Chosal à Archamps.

La rénovation de La Thuile commence. Jean-Antoine déjà bien secondé par son futur gendre agrandit et rénove les bâtiments entre 1890 et 1898, crée le "fil" qui permet des échanges plus commodes avec le Châble et Beaumont, installe en 1893 le magnifique bassin octogonal toujours présent. En ce temps là le seul moyen de se rendre à La Thuile était de monter à pied. Pour redescendre, les acrobates avaient un autre moyen : se laisser glisser sur le fil...(cf photo)

Bien secondé par son épouse Jeanne BRAND (1868-1942), qui hérite de La Thuile en 1898, les qualités d'éleveur de Jean-Marie Brand (1866-1941) dit Maurice sont incontestables. En 1892, Jérémie Girod qui fabrique la "tome de Beaumont",  paie le lait de La Thuile 13 centimes au lieu de 11 centimes en raison de sa qualité supérieure.

En 1913, Jean-Marie Brand est promu chevalier du Mérite Agricole.

Pendant plus de 40 ans, Jeanne et Jean-Marie, vont améliorer l'exploitation agricole et développer La Thuile, créer une activité de ferme-auberge.

Leur fille Marguerite (1899-1964) et son mari Raymond Jacquet (1903-1962) travaillent avec eux dès leur mariage en 1925 puis succèdent à Jean-Marie et Jeanne Brand, ce sont eux qui vont créer en 1931-1932 le chemin qui relie La Thuile à la route du Salève (inaugurée en 1931). Ils mécanisent l'exploitation en introduisant une motofaucheuse en 1936 et déployent beaucoup d'énergie pour faire de la publicité et attirer des touristes à La Thuile.

Les deux dernières générations d'exploitants de La Thuile savaient attirer du monde à La Thuile, par exemple en traisant une vache en public et en organisant "un bal" du dimanche après-midi prisé par la jeunesse. La qualité des mets servis et la réputation de leur cuisine attiraient les amateurs...On cite souvent un fameux poulet à la crème et aux champignons.

Raymond Jacquet sortait volontiers son violon.

A cette époque des personnalités comme l'écrivain Henri Bordeaux ou la chanteuse Colette Renard viennent à La Thuile... Des personnalités genevoises comme l'homme de lettres Albert Rheinwald (1882-1966) et le recteur d'universite Jean Babel (1888-1979) sont aussi des habitués des lieux. Jeanne avait bénéficié d'une bonne instruction et se plaisait à des discussions intellectuelles. Comme ses parents, Marguerite aimait lire et apprendre, on dit même qu'elle pouvait passer la nuit à lire...La Thuile était donc à cette époque un peu plus qu'un simple alpage, on pourrait presque parler de foyer culturel...

Au décès de ses parents c'est Maurice Brand (1903-1963), le fils de Jean-Marie et Jeanne qui hérite de la propriété. C'est un esprit curieux de tout, passionné de science, mais prisonnier en Allemagne depuis 1939 il ne reviendra qu'en 1945. Malade, il ne se rétablira jamais complètement si bien qu'il avait laissé l'exploitation de La Thuile à sa soeur et son beau-frère.

Raymond, Maurice et Marguerite disparus, La Thuile perd son âme et son animation, c'est un simple alpage où vit un berger, Jean Rey (+1994) qui restera 29 ans à La Thuile.

En  1982, la commune de Beaumont rachète la propriété et entreprend quelques travaux qui préserveront les bâtiments. Ceux-ci  sont utilisés occasionnellement.

L'été environ 70 génisses pâturent sur l'alpage de 35 ha, mais sans berger permanent. 

la Thuile est également le siège de l'association "Montagne & Découverte" qui participe un dimanche de la seconde quinzaine de juillet à la fête champêtre organisée par la municipalité et qui se tient devant les bâtiments. Un local abrité est mis sous la protection des pique-niqueurs.

Le site est assez fréquenté, d'expérience il est rare de monter à Thuile et de ne rencontrer personne, même en hiver.

Depuis 1982 la municipalité a fait procéder à la destruction du chalet Molly, à la rénovation des toitures (la dernière celle du garage a été rénovée en 2013), à des travaux de consolidation du bâtiment principal (2012), à la rénovation du verger (2012), à des aménagements facilitant l'alimentation en eau du bétail (2012), à de nombreuses coupes de bois, à l'élimination des arbres jugés trop proches des bâtiments (2013). Il est prévu de nouvelles plantations.

La Thuile vers 1930
La Thuile vers 1930

Le bâtiment bas de droite, restaurant panoramique, dont la toiture était effondrée,  a été démoli vers 1984. Le bâtiment principal comprenait au nord l'habitation et au sud les étables.